— Alors, si je ne fais rien, vous, que ferez-vous ?

— Rien.

Silence. Les quatre hommes continuaient à m’observer avec un intérêt scientifique.

Au comble de l’embarras, je finis par craquer :

— Pourquoi me regardez-vous comme ça ?

Leur porte-parole sourit :

— Hier, vous sembliez regretter notre manque de curiosité.

— Mais non, je trouvais ça très bien…

— Votre discours sur la fraternité entre les êtres humains, sur notre rencontre qui ne pouvait pas être insignifiante, allez-vous nous reprocher de l’avoir pris au mot ?

— Vous vous moquez de moi. Hier, vous disiez que les humains ne vous intéressaient pas.

— Les humains, non.

Que voulait-il dire ?

— Je suis un être humain ! protestai-je.

— Nous le savons.

— En ce cas, pourquoi vous intéressez-vous à moi ?

— Nous ne nous intéressons pas à vous.

— Cessez de me regarder, si vous ne vous intéressez pas à moi.

— Ce n’est pas à vous que nous nous intéressons.

Silence. Ils plongeaient leurs yeux dans les miens. J’aurais voulu être ailleurs.

— Je vous en supplie, arrêtez !

— C’est drôle. Vous qui posez tant de questions, vous ne posez jamais les bonnes.

— Laquelle devrais-je poser ?

— Réfléchissez.

— Comment voulez-vous que je réfléchisse, si vous me dévisagez comme ça ?

— À votre avis, pourquoi le faisons-nous ?

— Je ne sais pas. Pour me déranger ?

— Quel égocentrisme ! Peu nous importe de vous déranger, puisque vous êtes quantité négligeable. Je le répète : ce n’est pas à vous que nous nous intéressons.

— À qui, si ce n’est pas à moi ?

— À qui… ou à quoi ?

J’ouvris des yeux effarés : ils plongèrent la tête en avant, comme pour en mieux explorer le contenu. Se pût-il que… Non ! Non !

Pour ma plus grande stupeur, les trois autres types, qui jusque-là étaient restés muets, se mirent à parler :

— Eh oui… Lui aussi !

— Aucun doute, hein ?

— Aucun.

Ils soupirèrent.

— Que voulez-vous dire par « lui aussi » ? m’insurgeai-je.

— Vous nous avez bien compris, reprit le porte-parole.

— Vous voulez dire que, vous aussi, la nuit dernière…

Ils éclatèrent de rire.

— Pas seulement la nuit dernière.

— Quoi ? m’estomaquai-je.

— Toutes les nuits.

— Toutes les nuits ? Toutes les nuits ! Mais parlons-nous bien de la même… chose ?

— Comment l’appelez-vous, vous ?

— Ça ne vous regarde pas !

J’étais furieux : je ne voulais pas les croire. C’était moi, l’élu !

Le porte-parole se mit à raconter lentement, sans regarder personne :

— À présent, nous ne vous observerons plus. Nous avons vu.

— Qu’avez-vous vu ?

— Ne protestez plus. Ça se voit.

— C’est faux. Je me suis regardé dans le miroir ce matin. Ça ne se voit pas.

Ils rirent.

— Vous voyez bien que ça vous est arrivé. Nous non plus, ça ne se voit pas.

— Alors, pourquoi me disiez-vous que ça se voyait ?

— Pour que vous cessiez enfin de nier. Si vous saviez comme vous êtes banal ! Au premier matin, chacun de nous était comme vous, à se croire le seul.

J’étais suffoqué :

— Que se passe-t-il donc, ici ?

— Mystère. Il y a cinq ans, j’ai été nommé ici par le gouvernement en tant que garde du refuge, continua le porte-parole.

— Un refuge, en ce coin perdu ? Vous n’avez pas dû voir passer grand monde.

— Une personne par an, répondit-il. Vous les voyez tous autour de cette table.

— Quoi ? !

— Cessez de m’interrompre. J’étais chômeur à Helsinki. Quand l’administration m’a proposé ce poste, qui n’exigeait aucune autre qualification que le permis de conduire, j’ai accepté avec des semelles de plomb. Ils disaient que le refuge était immense et pourvu de tout le confort moderne. Moi, je me demandais ce que j’allais faire seul dans ce trou. Mais le salaire était intéressant et je suis venu. Le premier soir, je suis allé me coucher sans savoir ce qui allait m’arriver. Et puis c’est arrivé. Le matin, j’étais ahuri, fou de bonheur. Je ne savais pas encore que cela allait se reproduire toutes les nuits.

— Sans exception ?

— Sans exception, de minuit à 8 heures du matin précises.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le savez-vous ?

— Non.

— Nous ne le savons pas davantage.

— Nuit après nuit, est-ce que cela reste aussi… ?

— C’est de mieux en mieux. On ne s’en lasse pas. Au contraire. La première année, j’ai vécu seul ici. Une fois par mois, j’allais à la bourgade la plus proche remplir le véhicule gouvernemental de provisions. Croyez-vous que j’étais avide de ce contact humain mensuel ? Pas du tout. Et même, je m’efforçais d’être aussi peu bavard que possible avec les commerçants. Leur maigre conversation parvenait à me peser. Moi qui avais tant redouté cette solitude du bout du monde, je découvrais que j’en avais un besoin féroce. Je ne vivais que pour mes nuits.

— C’est merveilleux.

— C’est bien plus que cela. Je passais mes journées à ressasser cette volupté nocturne. Bizarre, hein, d’être dépendant, sans savoir de quoi ?

— Après cinq ans, vous ne le savez toujours pas ?

— Je le sais de moins en moins et j’aime de plus en plus. Esclave de ce qui ne porte pas de nom, j’en étais arrivé à ne plus parler. Plus grave : peu à peu, je ne pensais plus avec des mots.

— En quoi est-ce grave ?

— En ceci que j’étais en train de perdre le langage. Je passais le temps à vaquer à des tâches plus ou moins utiles de gardien de refuge, l’esprit hanté de visions, de sensations. Cette maison était d’ailleurs au refuge ce que la forteresse du « Désert des Tartares » était à la guerre. Une erreur de gouvernement : il ne venait jamais personne – personne à secourir, à sauver, à guider, à loger ou à réchauffer. Un refuge absurde, en somme. J’étais terrifié à l’idée que le ministère ne s’en aperçût et ne me congédiât. Pour cette raison, je me forçai à être plus loquace avec les commerçants de la ville, à leur raconter des bobards sur les gens que j’avais prétendument hébergés et soignés, à acheter des choses dont je n’avais pas besoin, comme du matériel médical et des excès de provisions.

— Vous n’aviez donc pas perdu le langage à cent pour cent.

— Vous n’imaginez pas les efforts que cela me demandait. Au terme de chaque mois sans humain, la simple articulation des sons était un problème. Je m’exerçais seul devant un miroir avant d’aller faire les courses. Peu à peu, la notion du temps commença à me fuir. L’humanité était en train de me déserter quand cet individu est arrivé, dit-il en montrant l’un des gaillards.

— Je voulais découvrir cette région, je m’étais perdu, commenta celui-ci qui, épuisé par une si longue déclaration, se réinstalla dans le silence.

— Imaginez mon choc en tombant sur ce corps dans la neige. Je le ramenai au refuge qui méritait enfin son nom et le réconfortai. Il n’était d’ailleurs pas malade et j’aurais peut-être été mieux inspiré de lui conseiller de partir avant la nuit. Mais pouvais-je deviner que le charme opérerait sur lui aussi ? Le lendemain matin, il était ensorcelé, comme moi, comme vous.

— Et vous pensez que vous auriez mieux fait de lui éviter ça ?

— C’est d’abord par égoïsme que je l’ai pensé.

— Pourquoi ? Vos nuits étaient-elles moins sublimes depuis que vous n’étiez plus seul ?

— Les nuits, non. La maison est immense et dès minuit, on y perd conscience de tout ce qui n’est pas le sortilège. C’était pour mes jours que je craignais. J’ai vite compris qu’il ne repartirait plus. Moi qui m’étais si profondément enfoncé dans la solitude et le mutisme, je redoutais d’avoir à partager mes journées avec quelqu’un. À juste titre : déjà, le langage n’était plus mon élément. J’avais du mal à trouver les mots pour répondre aux questions les plus simples. Le vocabulaire me manquait cependant moins que le désir de parler : à quoi bon échanger ces propos ? Quand on a connu ce que vous avez connu cette nuit, quelle phrase vaut-elle encore la peine d’être prononcée ?

— Moi, j’ai envie de dire des tas de choses.

— Vous êtes naïf. Vous croyez encore que c’est possible.

— Et si ce l’était ?

— Si ce l’était, je ne le voudrais pas davantage. Dès que l’on dit quelque chose, cela cesse d’être vrai. D’où l’importance du secret. C’est ce que j’essayais d’expliquer à ce nouveau compagnon, il y a quatre ans. Il ne voulait rien comprendre et s’obstinait à me parler, me parler, jusqu’au moment où je n’y tiens plus et lui dis : « Ou tu restes et tu la fermes, ou tu parles et je te mets dehors. »

— Dois-je prendre cela pour un message personnel ?

— Cela dépend si vous voulez rester. Ce qui est clair, c’est que c’est moi le gardien du refuge. C’est avec mon salaire que je nourris les hôtes clandestins qui vivent ici depuis des années. On me doit donc un minimum de respect. De toute façon, entretemps, nous avons trouvé la solution.

— La solution à quoi ?

— Au besoin de parler de mon nouveau compagnon. Malgré mes injonctions, il restait bavard. Je lui ordonnai de partir : il protesta que c’était impossible. Je pouvais le comprendre : pour rien au monde je ne partirais. « Plutôt mourir », disait-il. Je lui dis alors très calmement que j’allais le prendre au mot et le tuer : personne n’en saurait rien en ces contrées solitaires. L’après-midi même, il eut l’idée salvatrice : il alluma la télévision.

— Les bras m’en tombent.

— Je découvris le mérite des programmes abrutissants. Non seulement ils incitaient mon compagnon à se taire, mais en plus ils nous maintenaient dans une sorte de léthargie propice à notre état d’esprit : ainsi, nous passons nos journées en veilleuse, de manière à conserver pour la nuit notre énergie vitale. Quand nous regardons ces feuilletons, nous n’avons besoin que d’un minimum de conscience. Le reste de notre être peut plonger dans notre inconscient, dont les ténèbres n’ont jamais été aussi jouissives.

— Faut-il vraiment s’avachir devant la télévision pour ça ?

— Oui. Plus le programme est stupide, plus l’effet est hypnotique.

— Vous me désespérez.

— Pourquoi ? N’est-il pas rassurant de se rendre compte que cette sotte invention sert à quelque chose ? Ne soyez pas moralisateur. Depuis cette nuit, vous devriez savoir que seule compte la volupté.

— C’est que cette histoire est si belle ! La télévision vient tout gâcher.

— Vos critères sont idiots. Pour vous plaire, il faudrait que nous passions nos journées à prendre la pose, une main sur le front, à contempler l’horizon d’un air méditatif, c’est ça ? Si le récit vous paraît moins beau, ça me rassure : ça vous donnera d’autant moins envie de le raconter.

— Toujours votre obsession du secret.

— Et pour cause : il faut que personne ne sache ce qui nous arrive ici. Si cela se savait, nous risquerions deux catastrophes : la première serait que le monde entier vienne loger ici ; la seconde serait que le gouvernement ne supprime mon poste. Ces deux dangers sont d’ailleurs compatibles.

— Le ministère pourrait difficilement trouver cause plus noble à subventionner, pourtant.

— Je doute de pouvoir l’en convaincre. Mais vous perturbez mon récit. J’ai donc passé la deuxième année de mon poste à regarder la télévision avec le nouveau venu, en attendant la nuit. Très vite, nous nous sommes aperçus que malgré la mauvaise volonté des chaînes publiques et privées, il n’y avait pas assez de programmes idiots pour occuper les journées entières. Alors, nous avons acheté un magnétoscope et nous louons régulièrement des cassettes de feuilletons-fleuves à la vidéothèque de la ville. Après deux ans est arrivé le troisième compagnon.

Il montra du menton le troisième homme qui dit avec effort :

— Je randonnais dans le coin, je me suis égaré.

Exténué, il laissa le silence reprendre possession de lui.

Le porte-parole continua :

— Moi, j’avais désormais l’habitude. Il a passé la nuit ici, il a eu la révélation, je lui ai dit le peu que j’en savais. Alors, il s’est installé avec nous devant la télévision.

J’ai commencé à rire. Ils n’ont pas eu l’air de le remarquer.

— La moyenne est restée valable. Chaque année, un hôte nouveau est arrivé. L’an passé, ce fut ce quatrième compagnon.

— Un pneu crevé, dit simplement celui-ci, fatigué avant d’avoir débuté.

— Il s’est acclimaté aussi bien que les précédents.

Mais quelle idée, quand même, de rouler à moto dans une région pareille !

— Pourriez-vous me dire vos noms ? À force de ne nous connaître que par numéro d’arrivée, j’ai la tête qui tourne.

Ce fut leur tour de rire.

— Présentez-vous d’abord, m’enjoignit le porte-parole.

Je m’apprêtai à décliner mon identité quand je me rendis compte, pour ma plus profonde stupeur, que je l’avais oubliée. Je restai bouche bée devant leur air hilare.

— Eh oui, commenta le garde. Il suffit d’une nuit ici pour ne plus savoir son nom.

— C’est effrayant ! m’écriai-je.

— Non, rassurez-vous. Chaque fois que vous en aurez un besoin concret, vous irez lire votre nom sur vos papiers d’identité.

— Je cours les chercher !

— C’est inutile : vous l’oublierez dès que vous aurez fini de le déchiffrer et nous ne le retiendrons pas davantage. Cela fait partie du sortilège : nous sommes incapables de nous souvenir de nos noms et de ceux de nos comparses.

— Mais comment vivre sans savoir comment l’on s’appelle ?

— On vit très bien sans cela. Le symbole n’est pas sans beauté : pour accéder au sommet de la jouissance, il faut accepter de renoncer à son identité.

— Accepter ? Vous en avez de bonnes ! On ne m’a pas demandé mon avis !

— Qu’est-ce que cela aurait changé ?

— Tout ! Si vous aviez eu, hier soir, l’honnêteté de me prévenir de ce qui allait m’arriver, je n’aurais jamais dormi dans cette maison !

— Vous seriez allé dormir dehors ? me demanda-t-il d’un air goguenard.

— Oui, dans votre voiture ou alors n’importe où. Je ne comprends pas que, sciemment, vous m’ayez laissé entrer dans cette machination.

— Pas plus tard qu’hier soir, vous nous disiez être venu ici pour trouver une femme.

— Une femme, oui. Pas une…

— … une quoi ?

Je ne pus prononcer le mot. Le porte-parole reprit :

— Si nous vous avions prévenu, il n’y aurait eu que deux possibilités : soit vous ne nous auriez pas crus, et la curiosité aurait été la plus forte. À moins d’avoir l’âme la plus basse de la terre, un homme à qui on laisse entendre qu’il va connaître le sommet de la jouissance, au seul prix de la conscience de son nom, ne va pas coucher dehors.

— Au seul prix de la conscience de son nom ? Vous voulez rire ? Regardez-vous ! Vous y avez perdu bien davantage ! Vous avez perdu votre liberté !

— Quelle liberté ?

— La liberté de partir d’ici, d’aller vivre ailleurs.

— Vous appelez ça la liberté ? En quoi serions-nous plus libres ailleurs ?

— Vous pourriez voyager, rencontrer des gens…

— Les gens ne nous intéressent pas. Et nous faisons chaque nuit le plus beau des voyages.

— Nierez-vous que vous êtes des prisonniers ?

— Nous le sommes moins que l’immense majorité des humains. La première des prisons, c’est de gagner sa vie. Ici, nous avons résolu ce problème. Les autres prisons sont matérielles et affectives : les gens sont prisonniers du logis dont ils paient le loyer et des êtres dont ils ont obtenu l’affection. Et toutes ces chaînes ne leur garantissent que des existences minables dans des lieux pas terribles et avec des amours médiocres. Voyez où nous habitons et avec qui nous passons nos nuits.

— C’est une prison dorée, en somme.

— Vous sentiez-vous prisonnier quand cette volupté incroyable vous soulevait ?

Le souvenir du plaisir me traversa et je dus reconnaître que non.

— Vous voyez !

— Mais peut-on ne vivre que pour ça ? m’insurgeai-je.

— « Que » pour ça ?

Ils me regardèrent comme on dévisage un imbécile.

— C’est comme si on demandait à Marco Polo : « Alors, vous avez parcouru une telle distance pour ne découvrir que la Chine ? »

— Exemple judicieux, remarquai-je : Marco Polo a fini en prison.

— Exemple très judicieux : si Marco Polo était resté en Chine, il n’aurait pas fini en prison.

— Ce n’est pas sa faute : il fallait bien qu’il avertisse ses supérieurs de sa découverte !

— Et vous, quels supérieurs vous sentez-vous obligé d’avertir ?

Bonne question : je n’en trouvai pas la réponse.

— Vous voyez bien : la vraie liberté, c’est de rester ici. Si Marco Polo s’était senti réellement libre, il ne serait pas revenu en Occident référer de sa mission. Pour la reconnaissance qu’on lui en a témoignée !

Je secouai la tête comme si je cherchais à me débattre :

— Suis-je donc forcé de rester ici ?

— Contrairement à ce que vous pensez, vous n’êtes pas prisonnier. Vous pouvez partir. Rien ne vous enchaîne. Personnellement, je préférerais que vous partiez. Moins nous serons, mieux je me porterai. C’est dans votre intérêt que je vous conseille de ne pas vous leurrer sur la liberté véritable.

Ai-je l’esprit de contradiction ? Quand j’appris que mon hôte voulait me voir partir, cela me donna envie de rester. J’eus trop de fierté pour l’avouer aussitôt et posai des questions qui se voulaient de simple curiosité.

— Et aucun d’entre vous n’a essayé de s’en aller ?

— Aucun.

— Ne serait-ce que pour quelques jours ?

— Pour quoi faire ?

— Je ne sais pas. Aller rendre visite à votre famille ?

— Vous avez envie de rendre visite à votre famille, vous ?

Me repassèrent en tête ces déjeuners du dimanche, interminables, où oncle Machin vous demande : « Quand vas-tu te mettre à travailler ? » et où tante Bidule vous dit : « Toujours pas de fiancée ? », et je répondis :

— Non.

— Nous non plus.

— Et vos amis, ils ne vous manquent pas ?

— Si. Mais la vie est une affaire de choix. Et si vos amis vous aiment, ils préfèrent vous savoir heureux plutôt que de vous voir régulièrement.

— Savent-ils au moins où vous êtes ?

— Oui. Nous le leur avons écrit. À la ville, nous avons une boîte postale.

— J’imagine que vous ne leur avez pas écrit pourquoi vous viviez ici.

— Pour moi, la réponse coule de source : c’est mon métier. Mes quatre comparses se sont contentés de propos vagues, disant qu’ils avaient trouvé un emploi de laveur de vitres dans une entreprise où s’effectuaient des recherches nucléaires.

— Pourquoi ce mensonge étrange ?

— Comme toutes les lettres amicales, nos missives se terminent par : « Tu viens quand tu veux. » Pour être sûrs de ne pas être pris au mot, nous avons inventé cette histoire de nucléaire : rien de tel pour que même nos meilleurs amis préfèrent se tenir à distance.

— Mes amis me manqueraient atrocement, si je restais ici.

— Écrivez-leur. S’ils vous répondent, vous saurez qu’ils sont vraiment vos amis. Le courrier ne remplace pas les conversations, mais c’est une autre façon de se connaître et de se parler. Certaines de nos amitiés y ont beaucoup perdu, certaines y ont beaucoup gagné.

— Vous faites donc parfois autre chose que regarder la télévision.

— Cela nous arrive. Cependant, quand nous regardons nos feuilletons idiots, nous n’avons pas l’impression de mal employer notre temps : ce sont les heures où, dans notre inconscient, nous remâchons nos voluptés nocturnes.

— Pourquoi tentez-vous de vous justifier ?

— Je ne tente pas de nous justifier. La télévision est peut-être stupide, mais ceux qui s’abrutissent devant elle des après-midi entiers ne sont pas forcément des crétins.

— Vous essayez de me gagner à votre cause ?

— Je vous avertis seulement que si vous avez l’intention de vivre ici, il ne s’agira pas de nous déranger. Vous, de votre côté, vous ferez ce que vous voudrez. D’autre part, si nous découvrons que vous avez trahi notre secret, vous serez mis à la porte aussitôt et pour de bon.

— Très bien.

— À présent, j’estime en avoir dit assez.

Et, en homme peu habitué à tant parler, il s’affala, épuisé, dans le silence.

Chacun débarrassa sa place de petit déjeuner, rangea son bol dans le lave-vaisselle, quitta la cuisine et alla vaquer à ses occupations.

Je retrouvai le chemin de la salle de bains et pus enfin me brosser les dents. J’éprouvai de la délectation à me débarrasser de ce tartre déjà ancien.

Mon image, dans le miroir, était aussi insignifiante que jamais.

 

***

 

J’occupai le reste de ma journée à faire des repérages : je voulais devenir capable de m’y retrouver dans cette maison sans l’aide de personne. Avec obstination, je parvins à revenir à ma chambre. Je m’inventai une ritournelle mnémotechnique pour ne pas oublier cet itinéraire.

Ces diversions me servaient sans doute à ne pas me poser la vraie question : allais-je vraiment rester ici ? La veille, en arrivant en ces lieux, j’avais éprouvé un tel sentiment de supériorité vis-à-vis de ces quatre hommes qui s’abrutissaient, des heures durant, devant la télévision : je découvrais à présent que rien ne me séparait d’eux et je préférais me voiler la face plutôt que d’avoir à constater ma médiocrité.

Au coucher du soleil, vers 14 heures, je pris soudain conscience de ma bêtise : de quoi étais-je en train de me plaindre ? Avais-je donc oublié ma nuit ? Médiocre, moi ? Personne n’est médiocre qui est capable d’une volupté si grande ! J’étais un élu et, si j’en croyais les dires de mes comparses, j’allais l’être à nouveau dès minuit. Y avait-il quoi que ce fût d’autre qui méritât une pensée ?

À cette idée, une transe me traversa les tripes. L’indicible allait recommencer ! Rien n’importait en dehors de cela. Un hurlement s’échappa de ma bouche et je sus que j’avais crié.

Je souris en pensant aux sirènes de l’Odyssée : les marins qui avaient entendu leur chant devenaient leurs prisonniers. Ils étaient tenus pour morts, mais cela signifiait seulement qu’ils avaient décidé de consacrer le reste de leur vie à écouter ces voix si belles qui les élevaient à l’extase. Comme ils avaient raison ! Il n’y avait pas meilleur choix d’existence sur cette terre.

Et cet Ulysse qui s’enorgueillissait de leur avoir résisté ! D’abord, il n’avait aucun mérite, puisqu’il avait ordonné à ses hommes de le ligoter au grand mât du bateau afin de ne pas avoir les moyens physiques de rejoindre les sirènes. Mais surtout, quel idiot ! Il avait eu la chance inouïe (le cas de le dire) de découvrir le chant le plus sublime du monde et plutôt que d’y vouer sa vie, il avait préféré retourner à Ithaque.

Certes, il avait quelques excuses : sur son île l’attendaient un fils, une femme et le meilleur des vieux chiens. Moi, dans mon pays tempéré, personne ne m’attendait – à part l’oncle Machin et la tante Bidule qui avaient des questions si agréables à me poser.

Bref, si je quittais cette maison, j’étais le dernier des imbéciles. L’analogie avec les sirènes n’était pas mauvaise : seule la musique eût pu donner une vague idée de ce qu’avait été ma nuit de jouissance. « Sans la musique, la vie serait une erreur », dit Nietzsche. Je ne me tromperais pas.

Allais-je imiter mes comparses et donner de mes nouvelles aux miens restés au pays ? Je n’en avais pas envie. J’ai toujours considéré la famille comme l’Armée du salut : quand plus personne ne veut de vous, quand votre vie est un échec irrémédiable, quand vous n’avez plus un sou vaillant, quand vous crevez de faim et de solitude, alors je conçois que vous alliez dîner chez oncle Machin et tante Bidule. Sinon, je ne le conçois pas.

Ce n’était pas mon cas : mon existence prenait l’allure d’un mystère voluptueux où je serais nourri, logé et blanchi gratuitement. CQFD.

Par ailleurs, avais-je envie de raconter cela à des amis ? Mon meilleur ami, Philippe, était le genre de garçon à comprendre les choses sans qu’on lui dise rien : avec lui, ce ne serait donc pas nécessaire. Quant aux rares autres, si bien intentionnés fussent-ils, je savais qu’ils me demanderaient une explication : « Enfin, ce n’est pas possible ! Laveur de vitres dans une centrale nucléaire en Finlande ! Tu as perdu la raison ? Il doit y avoir du jupon là-dessous, sinon, c’est incompréhensible ! »

Et comme je n’aurais pas le droit de leur en confier davantage, il valait mieux que je ne leur dise rien. Je n’étais même pas sûr que cela me manquerait.

J’avais entendu parler d’un milliardaire qui avait déclaré : « Le bonheur, c’est de vivre à l’hôtel et de ne pas répondre à son courrier. » Je n’avais aucune fortune et pourtant, j’allais connaître mieux que ce riche personnage : je vivrais dans un confortable refuge à l’écart du monde, je n’entamerais aucune correspondance – et chaque nuit, j’attendrais le plaisir.

 

***

 

Vers 20 heures, je commençai à m’angoisser : n’avais-je pas été trop confiant ? Mes quatre compagnons m’avaient peut-être menti. Ou alors, ce qui leur arrivait à eux ne m’arriverait plus à moi : il ne fallait pas exclure que je n’aie plus droit à la jouissance.

Les miracles, par définition, sont injustes et irréguliers : on ne peut pas s’y abonner. Je pourrais m’estimer heureux d’en avoir eu un dans ma vie. N’étais-je pas présomptueux de m’attendre à une réédition de ce prodige ? On a toujours raison d’être pessimiste.

Hélas, je découvrais à quel point j’étais déjà drogué. J’étais incapable de cette sagesse qui consiste à se contenter du beau cadeau que l’on a reçu : j’en voulais encore et encore et je savais que si le destin m’en privait, j’en ferais une maladie.

Mon anxiété était si douloureuse qu’à part un dîner insignifiant et hâtif, je ne partageai rien avec les quatre habitants de cette maison : je passai la soirée dans ma chambre à tourner en rond comme un prisonnier à la promenade.

À 23 h 30, j’éteignis la lumière. J’étais dans un état d’esprit affreusement rationnel, analysant les moindres détails du silence. « Quelle fée voudrait d’un tel olibrius ? » pensai-je.

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l’indicible. Le moment vint où m’échappa la conscience. Je ne sus plus rien.

Ce fut encore plus neuf que la veille. La présence était là – il me faut cette tautologie pour dire à quel point elle était là. La chose était là qui saisissait le vif.

La nuit entière ne fut que déferlement.

Au matin, j’étais perclus, vidé, et pourtant je me sentais reposé comme jamais. Je demeurai longtemps sous la couette pour analyser ce fabuleux bien-être.

Je souriais aux anges à l’idée de la vie qui m’attendait. À l’éternelle question d’oncle Machin sur mon travail, je répondrais : « Si, j’ai un emploi : je suis jouisseur ! » Et à la sempiternelle interrogation de tante Bidule quant à une éventuelle fiancée, je clamerais : « Je suis l’heureux élu d’une chose qui me fait crever de plaisir ! »

Ô félicité !

En cette époque sinistre où la plupart des gens se tuaient à des métiers stupides pour avoir le droit de dormir dans un lit, moi, je passerais mes journées à me reposer afin d’être frais et dispos pour la volupté nocturne.

J’étais le héros d’une aventure qui me plaisait à fond.

Je descendis rejoindre les quatre hommes qui prenaient leur petit déjeuner.

— Alors, rassuré ? dit leur porte-parole en voyant mon air réjoui.

— Comment saviez-vous que j’avais peur ?

Ils éclatèrent de rire. Le garde officiel du refuge reprit :

— Ô homme ordinaire, qui se croit le seul et le premier à vivre !

Les visages des quatre types étaient redevenus mornes, mais je savais désormais ce qu’une absence d’expression pouvait cacher.

De retour dans ma chambre, je commençai à rédiger ce texte qui n’a aucune raison d’être, puisqu’il n’est pas destiné à être lu. Qui pourrait le lire ? J’ai découvert que l’on pouvait écrire dans le but unique de dire son plaisir.

J’ai découvert, par la même occasion, qu’écrire sa jouissance la décuplait – non pas dans le texte, mais dans la vie.

 

***

 

Ensuite, je suis allé rejoindre les autres au sous-sol. Je me suis assis avec eux sur un canapé et je me suis mis à regarder la télévision.